Ces dernières années furent intenses, passionnantes et souvent chaotiques. Alors que la pandémie nous a tous précipités dans une nouvelle réalité, les innombrables revirements de situation depuis 2020 ont semé le doute, la consternation et parfois la panique dans nos organisations. Une seule certitude pour nous tous : numérique ou pas, les arts vivants resteront vivants. Mais quels furent nos principaux apprentissages quant à nos explorations numériques? Retour sur une aventure mouvementée grâce à notre série de constats (parfois confrontants).
Mettre le public au cœur de l’expérience
Créer du lien avec nos publics, plus encore en diffusion numérique, est un défi de taille. Toutes nos expériences nous ont cependant ramenés au même constat : quels que soient nos choix artistiques, dès lors qu’il est à distance, et plus encore s’il voit du monde dans la salle, le public en ligne a besoin de se sentir inclus et d’une forme de contact.
Nos tests nous l’ont démontré : notre communauté en ligne a soif d’échanges et a besoin de faire partie de l’expérience. En plus de nos propres essais, nous avons assisté à plusieurs expériences pendant la pandémie afin de faire une veille efficace. Notre constat fut clair : si quelques rares captations nous ont offert des expériences artistiques de qualité (mention spéciale pour Duceppe), la plupart des expériences furent décevantes. Nous ne citerons pas les producteurs concernés puisque nous savons que l’innovation mène à la nécessité de l’essai/erreur et nous souhaitons garder ces constats comme réflexions et non comme jugements. Il est souvent arrivé que l’image/la projection ne soit pas prévue pour offrir une expérience probante « à la maison » et, lorsqu’il y avait une adresse au public en salle, la grande majorité n’offrait aucune interaction avec le public en ligne.
Embrasser ses erreurs pour mieux avancer
L’exploration du numérique implique nécessairement une phase d’expérimentation, et avec elle, son lot d’erreurs. Plutôt que de les percevoir comme des échecs, il est essentiel de les considérer comme des opportunités d’apprentissage. Tester différents formats, ajuster les modèles en fonction des retours du public et accepter les imprévus permet d’affiner progressivement une stratégie numérique efficace et pérenne. N’oublions pas que chaque erreur est une étape vers une meilleure compréhension des attentes et des comportements de votre audience.
Se préparer à la mouvance permanente des outils numériques
Le premier système que nous avons développé en 2020 (une tour logicielle connectée à Zoom permettant de faire des événements interactifs de grande envergure) était alors révolutionnaire, mais est devenu très rapidement obsolète. Puis le logiciel que nous avons choisi en 2021 après des recherches exhaustives, afin de tenir nos événements live, a aussi été dépassé (en termes de prix et d’accessibilité) après quelque temps. Nous le savons, le paysage numérique est en perpétuelle mutation. Les plateformes changent, les algorithmes évoluent, de nouveaux outils émergent et d’autres disparaissent. Face à cette réalité, il est alors essentiel d’adopter une posture agile et d’accepter que l’adaptation soit un processus continu. Ce qui fonctionnait hier ne sera peut-être plus efficace demain. Plutôt que de voir ces changements comme des obstacles, nous avons essayé de les voir comme des opportunités d’innover et d’optimiser nos stratégies. La clé réside dans la veille constante, l’expérimentation et la flexibilité, afin de rester pertinents et efficaces dans un univers en mouvement.
Trouver d’autres sources de revenus que la monétisation
La monétisation des contenus en ligne est un enjeu majeur. Nous avons bien sûr fait beaucoup de veille tout au long de notre expérimentation et nous avons accueilli le rapport de Synapse C et de TAI avec beaucoup de curiosité (rapport complet ici). Ceux-ci avaient expérimenté la diffusion web de productions théâtrale de grandes institutions pendant 2 ans. Le constat est sans appel : si on confirme un intérêt certain à celle-ci (notamment en termes de développement des publics), sa rentabilisation est impossible. Un coût de production par billet vendu est de 200 $ contre une moyenne de prix du billet à 17 $.
Nos tests lors de la soirée des Pitchs 2023 et 2024 le confirment : nous avons en moyenne dépensé 16 500 $ pour la webdiffusion, pour des revenus de 300 $. Si l’on compte 100 personnes en ligne (en intégrant les billets de faveur), cela nous amène à un coût moyen du billet de 165 $ : il est évident que, à l’instar de TAI, le modèle ne fonctionne pas de manière durable. Par contre, nous avons constaté que de rendre nos contenus disponibles pour les gens hors Montréal était grandement apprécié et porteur de sens.
De la même manière, nous aurions eu besoin d’une équipe plus vaste et d’une base de contacts plus étendues (voir article Données) afin de rejoindre une plus grande communauté en ligne.
De l’importance des partenariats… bien négociés
Télé-Québec, Radio-Canada (télévision) et OHdio ont été de grands partenaires de diffusion pour trois contenus que nous avons produit. Ils nous ont notamment permis d’atteindre une notoriété importante. Le choix et la négociation des partenaires de diffusion sont donc cruciaux pour maximiser l’impact de l’œuvre et assurer sa pérennité. Un bon partenaire ne se limite pas à une simple plateforme de diffusion ; il apporte une visibilité stratégique, un accès à des publics ciblés et des conditions contractuelles avantageuses qui respectent les droits des créateurs. Cela étant, une négociation rigoureuse permet de s’assurer d’une juste répartition des revenus, d’une maîtrise des données d’audience et d’une promotion efficace du spectacle. Dans un écosystème numérique en constante évolution, s’entourer des bons partenaires, c’est garantir à la fois une diffusion large et une valorisation optimale du travail artistique. Les cachets offerts par les partenaires de diffusion sont souvent minces, il est important pour chaque producteur de valider la pertinence d’une collaboration selon ses propres critères.
Développer des offres complémentaires
Notre constat le plus probant est que, bien plus qu’un remplacement de l’expérience en salle, le numérique trouve sa véritable valeur dans son rôle complémentaire au spectacle vivant. Diffusion audio live, discussions en ligne, making-of, podcasts immersifs : ces outils nourrissent et prolongent l’expérience du spectateur. Plutôt que de réduire la place du théâtre physique, ils enrichissent son impact et facilitent l’engagement du public, en particulier auprès de celles et ceux qui ne peuvent pas toujours se déplacer en salle. En intégrant stratégiquement ces supports numériques, les compagnies théâtrales peuvent ainsi renforcer le lien avec leur audience et réinventer la manière dont le théâtre est vécu et partagé.
Faire du numérique un secteur d’activité à part entière
Si les outils numériques se sont largement démocratisés, leur utilisation efficace pour la diffusion de contenus théâtraux demeure un véritable métier nécessitant des compétences spécifiques. Gérer une stratégie de diffusion en ligne, produire des captations attractives, optimiser la découvrabilité des œuvres ou encore engager une communauté numérique demande une expertise bien au-delà d’une simple présence sur les réseaux sociaux. Comprendre les plateformes de streaming, maîtriser les codes de la narration numérique et adapter les formats aux attentes du public connecté sont autant de savoir-faire indispensables. Pour les compagnies de théâtre, investir dans ces compétences sera essentiel afin de maximiser l’impact du numérique et éviter une approche superficielle qui risquerait de diluer leur message artistique.
Par ailleurs, le numérique ne peut être un « à côté » de vos activités, il doit prendre toute sa place.
Afin d’être efficace, celui-ci doit être pleinement intégré à la programmation. Le temps et les ressources requises sont trop importantes pour ne le considérer que comme une activité périphérique. Si les captations, projets audio, expériences interactives ou plateformes de diffusion transforment la relation au public et ouvrent de nouvelles perspectives artistiques, il est essentiel d’adopter une approche stratégique et innovante. Cela nécessite des ressources, des investissements et des compétences spécifiques, ainsi qu’une planification rigoureuse. Il devient alors incontournable de repenser son modèle, allouer des budgets adaptés et s’entourer d’experts pour tirer pleinement parti de cette opportunité
Ne pas sous-estimer la richesse des données
Les données jouent un rôle crucial dans une stratégie numérique, offrant des insights précieux pour mieux comprendre le public, ses attentes et ses comportements. Elles permettent d’optimiser la programmation, de personnaliser les expériences et d’évaluer l’impact des actions menées en ligne. L’analyse des données peut révéler des tendances, identifier des segments spécifiques de spectateurs, et ajuster la communication pour atteindre de nouvelles audiences. En outre, elles favorisent une gestion plus agile et réactive, en guidant les décisions stratégiques avec des informations concrètes. Ainsi, les données peuvent non seulement permettre d’améliorer l’efficacité des actions, mais aussi d’enrichir l’expérience théâtrale, en créent un lien plus profond et personnalisé avec le public
S’ouvrir à l’audio
Pour Porte Parole, l’audio s’est finalement imposé comme un complément essentiel au théâtre, offrant une immersion unique et une accessibilité accrue. Podcasts, diffusions audio live, livres audio, Vox Pop prolongent l’expérience scénique en proposant discussions, témoignages et explorations documentaires. Ils s’intègrent naturellement au quotidien des auditeurs, renforçant ainsi le lien entre la compagnie et sa communauté. C’est là que nous avons trouvé le plus de valeur ajoutée pour un coût moindre.


