LA QUESTION DES INFRASTRUCTURES : QUE POUVONS-NOUS FAIRE?

Maude Laurendeau-Mondoux et Paul Stewart dans Sexy béton, l'intégrale. À l'arrière-plan : Pierre Collin. Photo : Robert Etcheverry

Ce texte d’Annabel Soutar a été publié par La Presse dans le courrier des lecteurs :

Il y a 4 ans, j’ai écrit une pièce intitulée Sexy béton à propos de l’effondrement du viaduc de la Concorde à Laval. Émue par les conséquences tragiques de l’accident, j’étais cependant inspirée comme auteur par l’ampleur poétique de cette histoire vraie. Un pont peut être le symbole d’un lien, d’une relation. Quand un pont s’écroule, cela signale une faille dans les structures du terrain commun qui unit deux entités séparées. Si le pont qui s’effondre a pour nom « Concorde » – un mot dont l’étymologie latine signifie harmonie – l’univers semble réclamer à hauts cris que quelqu’un mesure l’écho de l’événement. Voici la question que je me posais en 2006 : « est-ce que quelque chose de plus important qu’un viaduc est en train de s’écrouler au Québec? » Qu’est-ce que la défaillance des infrastructures me révèle sur moi-même et sur mes liens avec la société?

Fait intéressant, l’effondrement du viaduc de la Concorde n’était pas le premier cas problème du système routier québécois, mais le premier à retenir vraiment notre attention. En 2000, le viaduc du Souvenir s’est écroulé sur l’autoroute 15 et a tué un homme, Gilbert Vinson. L’enquête du Coroner n’a pas suscité assez d’attention médiatique pour nous intéresser au-delà du sang à la une. L’effondrement d’une structure appelée « Souvenir » était, ironiquement, presque totalement oublié six ans plus tard quand celui de la Concorde sonna un réveil brutal.

Au cours de la recherche liée à ma pièce sur le viaduc de la Concorde, j’ai interviewé des ingénieurs, des intervenants de la commission Johnson, des patrons de l’industrie de la construction et des spécialistes en conception de pont. Ma première question était toujours celle-ci : « pourquoi le viaduc est-il tombé? » Les réponses variaient dans les termes, mais contenaient le même message entre les lignes : l’effondrement de la Concorde n’était la faute de personne, et n’était sûrement pas l’indice de problèmes plus graves dans la société. C’était un accident « atypique » qui signalait peut-être le besoin d’investir davantage dans l’entretien des infrastructures, mais qui ne reflétait certainement pas d’enjeux plus vastes d’ordre politique, culturel ou éthique.J’étais perplexe devant ces réponses, mon intuition me disant que l’effondrement de la Concorde me concernait d’une façon ou d’une autre, même sans que j’en sois consciente. Au contraire de la plupart des fonctionnaires gouvernementaux qui voulaient prendre du recul par rapport à l’événement, je voulais m’en rapprocher, pour comprendre comment en tant que citoyenne du Québec j’avais pu ignorer le terrible état du réseau routier, et pourquoi je n’avais pas exigé de moi-même ou de mon gouvernement démocratique une explication quant au délabrement des infrastructures.
Les survivants de l’effondrement, ainsi que les proches de ceux qui sont morts le 30 septembre 2006, m’ont appris que l’affaire avait été classée comme un « accident de voiture » aux fins de compensation par la SAAQ, comme dans le cas d’une collision quelconque. J’ai su que le ministère des Transports avait rejeté toutes les tentatives des victimes de faire reconnaître les torts, blessures et deuils subis ou de recevoir un meilleur dédommagement. En lisant le rapport de la commission Johnson, j’ai constaté qu’ingénieurs et entrepreneurs avaient dépensé des milliers de dollars en frais d’avocats pour prouver qu’ils n’avaient rien à voir avec l’effondrement, mais n’avaient jamais songé à lier une forme quelconque de responsabilisation aux ouvrages bâtis par la collectivité.

Le portrait de notre société issu de la recherche et des interviews me faisait honte. Je me suis interrogée sur le comportement de nos élus en temps de crise. Je me suis demandé pourquoi, quand quelque chose s’écroule, la plupart des gens se sauvent comme des enfants espiègles en disant « c’est pas ma faute! » Et surtout, je me suis posé la question suivante : « qu’est-ce que je peux faire? » Que peut faire un individu pour tenter de changer une culture collective d’évitement de toute responsabilité?
La réponse était évidente : je devais voir le problème comme le mien au lieu de me demander pourquoi les autres ne s’en occupaient pas. Mais comment m’approprier quelque chose d’aussi complexe que la défaillance des infrastructures?

Ce qui est compliqué dans les infrastructures dépend de leur aspect collectif. Leur construction est souvent exigée par le public, commandée par le gouvernement, conçue et bâtie par un groupe d’ingénieurs et d’entreprises multiples, et leur entretien est confié à des ingénieurs du gouvernement dont le salaire est assuré par les contribuables. Au bout du compte, qui est responsable d’une structure publique? La réponse qu’on me donnait constamment était « personne. » Mais pourquoi ce ne serait pas « tout le monde? »
Ne serait-il pas possible pour chacun de nous, comme citoyens, de se demander « en quoi ai-je contribué au délabrement et à la défaillance des infrastructures au Québec? » Peut-être qu’en répondant à cette question nous aurions des idées constructives quant au suivi de notre responsabilité collective dans l’état du réseau routier. Peut-être qu’en y répondant ensemble nous pourrions rebâtir une partie de la « concorde » évacuée de notre dialogue public. Pourtant, les grands titres rapportant l’effondrement d’une portion du Tunnel Ville-Marie ne me rassurent pas quant à notre aptitude à communiquer de façon constructive…
J’invite donc toute personne qui lit cette lettre à répondre à la question et à publier sa réponse dans les journaux ou ailleurs. Je tente ici de me la poser et d’y répondre tout de suite :

Annabel, qu’as-tu fait pour que les infrastructures se délabrent et s’écroulent au cours des dernières décennies?

Réponse : Plusieurs choses. Je n’ai pas écouté les débats des politiciens sur le budget des infrastructures à l’Assemblée nationale. Je me suis plainte de l’état déplorable des routes sans faire quoi que ce soit pour y remédier. J’ai espéré naïvement que le gouvernement finirait par régler le problème tout en sachant au fond qu’il ne le ferait pas. Je sais que l’industrie de la construction est corrompue – Charest lui-même l’a renommée « de la corruption » – mais je ne crois pas pouvoir y changer quelque chose. Je suis trop timide pour parler en public d’un enjeu aussi complexe que celui des infrastructures parce que j’aurais l’air stupide. Comme je ne veux pas non plus qu’on me prenne pour une radicale, j’écris rarement au courrier des lecteurs. Et, très franchement, je ne me souciais pas de l’état des routes jusqu’à ce que des gens meurent dans l’écroulement d’un viaduc.

Pour répondre