Quand j’ai découvert la pièce Sexy béton, j’étais agréablement surprise à quel point la forme du théâtre documentaire a un impact bien différent de celui du cinéma documentaire. Les pièces font converger les personnes touchées de proche ou de loin par l’histoire de Concorde, les discussions après les pièces permettent notamment de partager avec ces gens. A travers ces moments de partage et d’autres entrevues avec l’auteure Annabel Soutar, des membres des familles des victimes telles que Maria Mercadante, les Goyettes ou André Perrier, le metteur en scène de Sexy béton I -II, j’ai eu la chance de comprendre la guérison qu’influence cette forme d’art méconnue.
Nombreuses sont les tragédies de l’histoire, à petite ou grande échelle, qui ont engendré beaucoup de productions artistiques afin d’aider le processus de guérison et de réflexion. Les génocides de la Seconde Guerre Mondiale ou du Rwanda en sont des exemples.
Dans un article intitulé “Theatre and The Rwandan Genocide” de Marie-Chantal Kalisa de l’Université de Nebraska, l’auteure explore l’utilisation de représentations théâtrales pour aider le peuple rwandais après le génocide de 1994. J’ai trouvé intéressant de tirer quelques traits parallèles entre les conclusions de Marie-Chantal Kalisa et le processus de réflexion qui émane des spectacles de Sexy béton.
Premièrement, après le génocide de 1994, de nombreux intellectuels ont été invités à participer au processus de reconciliation en publiant collectivement dans le recueil “Rwanda, Devoir de Mémoire”. Toutefois, on s’est rendu compte par après que le texte ne serait pas accessible pour la majorité de la population rwandaise surtout en raison de l’importance de la tradition orale au Rwanda.
Sexy béton a son tour capte avec tact une histoire très compliquée dans une formule qui permet de saisir à la fois la complexité de la question que de suivre l’histoire de manière chronologique à travers les yeux des deux protagonistes, Maude et Brett. Ils guident le spectacle en remettant ensemble petit à petit tous les morceaux d’un viaduc effondré.
De plus, dans Sexy béton, on ressent très fortement les émotions des personnages. Le même acteur, en plus de représenter deux personnalités complètement disctinctes, nous fait passer de la tristesse, à la colère, à la confusion avec de l’humour parsemé habilement. Le pouvoir d’exprimer et de libérer ces sentiments est une partie cruciale du processus de guérison que le théâtre documentaire peut offrir pour les victimes et survivants d’une tragédie. Dans son article, Marie-Chantal Kaliso cite les études qui ont été faites suite à l’Holocauste qui montrent que lors d’un génocide la communication est sévèrement entravée. De la même façon, dans le cas de Concorde, les familles affectées ont été complètement laissées dans leur coin à vivre avec leur souffrance. Ils n’avaient aucun espace pour exprimer leur colère contre le gouvernement. Avoir cette tribune que permet le théâtre documentaire est une façon incroyablement efficace de passer un message fort.
Comme le dit Marie-Chantal Kaliso
“Scholars and practitioners of performing arts have demonstrated how theatre can be used to restore language, and perhaps even move the nation toward fulfilling desired democratic ideals.”
En plus d’aider à exprimer des émotions difficiles, le théâtre permet d’évacuer les frustrations et déceptions qui pouvaient décourager les victimes d’agir sur un plan démocratique. Selon Koulsy Lamko, dramaturge engagé dans la production de théâtre de réconciliation au Rwanda, le drame exprimé dans une pièce peut réellement agir à titre de catharsis pour des victimes de violence.
Avec Sexy béton, les familles ont pu évacuer beaucoup de frustration en se sentant entendues mais ça ne s’arrête pas là. Avec le projet de pétition proposé par Claude Goyette, père de Mathieu Goyette décédé dans l’effondrement, les familles reprennent leur pouvoir démocratique d’exiger du gouvernement que l’on n’oublie pas ce qui est arrivé.
Finalement, Sexy béton et toutes les pièces qui racontent des réalités oubliées, gardent les gens éveillés et sensibles aux causes qui, en apparence, ne valent pas d’être entendues ou défendues. Il est là le pouvoir du théâtre documentaire.


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